Riyoko Ikeda à Versailles : le concert privé
Écrit par Matthieu PINON le Lundi, 07 Février 2011 17:49Comme tous les lundis, le château de Versailles était fermé au public ce 31 janvier. Le monument accueillait néanmoins une hôte de marque : Riyoko Ikeda, dessinatrice de La Rose de Versailles, était venue donner un concert lyrique, au théâtre de la Reine.
Invitée d'honneur du festival d'Angoulême, l'artiste a troqué sa casquette de dessinatrice pour celle de chanteuses, quelques heures à peine après la fin de l'événement angoumoisin. Bien que confidentiel, ce concert a attiré de nombreux médias japonais, venus couvrir la performance d’une icône du manga dans des conditions exceptionnelles.
Un air de Versailles au Japon
Née le 18 décembre 1947 à Osaka, Riyoko Ikeda s’est très vite imposée dans le milieu du manga grâce à ses planches au découpage révolutionnaire, à l’expressivité de ses personnages tourmentés par le destin et par leurs émotions et au féminisme latent parcourant ses œuvres. L’émancipation des femmes est en effet l’un des points forts des années 1970, à travers le monde, et les Japonaises trouvent dans le "groupe de l’an 24" des porte-parole redoutables.
La majorité des femmes composant ce collectif étant nées en 1949 (an 24 de l’ère Showa), ce sont des dessinatrices d’à peine trente ans qui bouleversent le shôjo manga, genre encore balbutiant inventé par Osamu Tezuka. Désormais, ce sont des femmes qui s’adressent aux lectrices et abordent des sujets les touchant de près. On retiendra d’ailleurs le nom de Moto Hagio, pionnière dans le shônen ai, parmi ces artistes. En 1972, Ikeda débute La Rose de Versailles, et le cœur des Japonaises bat pour la France avec celui de Marie-Antoinette.
Après avoir accumulé les succès (La rose de Versailles, Très cher frère, Eroica…), Riyoko Ikeda raccroche les pinceaux et se jette à corps perdu dans son autre passion : le chant lyrique. Elle obtient son diplôme de chanteuse soprano à l’Université de Musique de Tokyo en 1999 et donne de nombreux récitals depuis, comme ont pu le constater certains privilégiés ce lundi soir.
Un air de Japon à Versailles
Après une visite privée du château royal (et notamment de certaines parties interdites au public ouvertes exceptionnellement pour la dessinatrice), Riyoko Ikeda a exprimé dans une conférence de presse son bonheur de pouvoir chanter dans le théâtre de Marie-Antoinette. Bien que venant d’un pays à l’autre bout du globe, la mangaka souhaitait que son auditoire saisisse mieux la personnalité de la Reine, notamment en interprétant deux chansons écrites et composées par Marie-Antoinette elle-même.
Accompagnée de son ami Yoshitaka Murata, jovial baryton, c’est dans une robe à crinoline rose que Riyoko Ikeda a donné un récital de 45 minutes, alternant extraits d’opéra, mélodies composées par Marie-Antoinette et chansons traditionnelles japonaises. L’espace d’un soir, les fossés traditionnels se sont évanouis : malgré leurs origines différentes, Français comme Japonais ont apprécié la performance de la chanteuse « débutante » et le cadre prestigieux de l’événement, où l’art noble et traditionnel du chant côtoyait sans honte le récent, populaire et décrié manga. Après le scandale Murakami, on ne peut que féliciter l’administration du Château de Versailles pour cette parenthèse enchantée. En même temps, rien n’est plus beau qu’une personne accomplissant son rêve d’enfant.
Extraits de la conférence de presse
Q : Quel est le lieu qui vous a le plus marqué pendant la visite de Versailles ?
R : Nous avons pu visiter des éléments d’habitude interdits au public. Et voir la cuisine de Marie-Antoinette m’a particulièrement touchée puisque c’est la pièce représentant le plus intimement sa vie.
Q : Reprendrez-vous un jour les crayons ?
R : J’ai commencé assez tard ma carrière de chanteuse, mais je n’ai pas arrêté de dessiner. Je ne pense pas pouvoir dessiner des œuvres aussi longues et aussi intenses que dans ma jeunesse.
Q : La Rose de Versailles a une grande popularité en France et au Japon. Les fans français remarquent-ils des choses différentes des Japonais ?
R : Les Japonais sont plus fixés sur le travestissement d’Oscar, donc même si tous sont attachés à mon manga, je pense que les raisons pour cet attachement diffèrent.
Q : Quarante ans après la publication de La Rose de Versailles, qui était particulièrement féministe à l’époque, pensez-vous que votre manga a fait changer les mentalités ?
R : Je pense que la vie et l’histoire d’Oscar ont eu une influence non négligeable sur un bon nombre de femmes actives au Japon. Elles disaient : "Moi aussi je veux avoir mon propre André". A cette époque où je dessinais Oscar qui devait porter des vêtements d’homme pour réussir, ça avait une portée très symbolique. Je parle surtout pour le Japon, mais pour de nombreuses femmes actives, pour pouvoir réussir autant qu’un homme, il faut abandonner une part de féminité, les taches ménagères, les enfants… Il leur faut encore faire un sacrifice pour y parvenir.
Quarante ans plus tard, je pense qu’au niveau de la société, même si les femmes ne sont pas encore toujours au niveau des hommes, elles n’ont plus besoin de "s’habiller en homme" pour y arriver.
Q : Vous avez fait une adaptation manga de la saga de l’Anneau des Niebelungen. Quand vous êtes-vous intéressée aux sagas scandinaves ? Comptez-vous adapter d’autres opéras ?
R : J’ai repris l’histoire des Niebelungen mais l’ai adaptée à ma propre sauce. Je m’intéresse aussi aux légendes grecques, ou venues d’autres pays mais si je devais vraiment choisir, je préfère me consacrer à des personnes qui ont déjà vécu. J’ai écrit un opéra sur la reine Kimiko et j’espère qu’il se produira bientôt.
Programme du récital
Extrait de l’opéra « Serse » de Haendel
Ombra mai fu, par Y. Murata
Extraits de l’opéra « Les Noces de Figaro » de Mozart
Porgi Amor, par R. Ikeda
Non piu andrai, par Y. Murata
Dove sono, par R. Ikeda
Mélodies composées par Marie-Antoinette
Pauvre Jacques, par R. Ikeda
C’est mon ami, par R. Ikeda
Mélodies japonaises
Hatsukoi par R. Ikeda
Kojoh no tsuki par Y. Murata
Sen no kaze ni natte par R. Ikeda & Y. Murata
Remerciements à Julie Rheaume







