Accueil ::: Articles ::: Olivier Paquet : l'interview science-fictionnée

Olivier Paquet : l'interview science-fictionnée

Écrit par Matthieu PINON le Mardi, 22 Février 2011 15:33
Le 24 février sortira dans les bonnes librairies le second roman d'Olivier Paquet, Les loups de Prague. Son auteur est également chroniqueur dans l'émission "Mauvais Genres" sur France Culture, où il parle de sa passion, les manga, que l'on ressent tout au long de son (excellent) ouvrage.

Manga-World : Peux-tu te présenter ?
Olivier Paquet :
Ce n'est pas si facile que ça. Disons que j'ai plusieurs casquettes. La première, c'est d'enseigner la science politique, ce qui n'est pas le plus rock'n'roll (même si j'adore ça), la seconde c'est de participer en tant que chroniqueur manga à l'émission Mauvais Genres sur France Culture. Et la dernière, c'est le fait d'écrire de la science-fiction depuis un peu plus de 10 ans, des nouvelles tout d'abord et des romans. Enfin, deux pour l'instant.

 

MW : Tu as fait Sciences-Po donc, mais dans quelle optique avais-tu intégré cette filière ? Tu avais un but précis derrière ?
O.P. : Pas de but précis au départ, juste le fait que Sciences-Po représentait et représente toujours à mes yeux, une manière d'appréhender le réel, sous tous ses aspects (sociologie, culture, politique, économie).

 

MW : Comment t’es-tu retrouvé chroniqueur dans Mauvais Genres ?
O.P. : En fait, c'est parce que j'écris de la science-fiction que je travaille pour France Culture. François Angelier (l'animateur de l'émission) avait repéré mon roman, et en faisant des recherches sur le net il avait vu que je m'y connaissais en manga. Du coup, comme il cherchait quelqu'un et que ma manière de parler des manga lui plaisait, il m'a pris dans son équipe.

 

MW : Tu fais partie de la génération qui a vu beaucoup d'anime à la télé étant enfant, mais quand est venu le déclic qui t'a rendu fan ?
O.P. : Le déclic, il est d'abord venu à l'époque où je faisais Sciences-Po (tout est lié). J'étais à Grenoble quand les premiers mangas en VO ont débarqué. Je suivais déjà la publication d'Akira en fascicule, chez Glénat. Et dans la librairie Glénat de Grenoble, je suis tombé sur les fanzines comme Animeland ou Mangazone, ce qui m'a montré qu'il existait tout une culture autour et pas seulement les anime de mon enfance. Du reste, je n'ai jamais été un grand lecteur de BD (à part les classiques) et le manga, pour moi, racontait avant tout des histoires, plus que mettre en avant un dessin. C'était ce qui m'intéressait. Même sans lire le japonais, j'arrivais à être captivé.

 

jin-roh

 

 

"D'une manière générale, les Loups, on sait qu'ils sont puissants, on sait qu'ils sont dominants. Alors tout ce qui peut les rendre intéressants, ce sont leurs fêlures, leurs doutes, leur loyauté… C'est ce que mettait en avant Jin-Roh, d'une certaine manière."

 

 

 

 

MW : Tu étais donc plus versé dans les manga que dans les dessins animés ?
O.P. : Oui, et toujours maintenant, je regarde beaucoup moins d'anime que je ne lis de manga. Le spectre couvert par les manga me paraît plus large.

 

MW : Peux-tu donner quelques titres qui t'ont particulièrement marqué depuis que tu t'es plongé dans ce domaine ?
O.P. : Tout ce que fait Urasawa (Monster, Pluto), je trouve que scénaristiquement et émotionnellement, c'est ce qu'il y a de plus abouti. Ensuite, il y a une auteur féminine que j'adore particulièrement, c'est Mari Okazaki, par sa manière sensuelle d'aborder les personnages. Et le troisième auteur qui m'a le plus impressionné, c'est Hiroshi Hirata, notamment son œuvre L'âme du Kyudo, à la fois par la force du dessin, la puissance de l'idée (un concours d'archerie qui devient une absurdité sociale) et le propos politique sous-jacent. Et Tezuka aussi, mais tout le monde aime Tezuka.

Ah, j'oubliais aussi un auteur, Mitsuru Adachi. Je ne suis pas fana de sport, et encore moins de manga sportif, mais il a une manière de faire ressentir le temps, les sentiments subtils, avec une grande économie de moyens. Il n'y a jamais une énorme introspection chez ses personnages, mais tout est évident alors qu'on ne fait qu'observer de l'extérieur ce qui se passe. J'aime bien comment le manga aide à saisir cela.

 

MW : En quelle année es-tu devenu chroniqueur sur Mauvais Genres ?
O.P. : Ouh là, c'était avec la sortie de mon premier roman, donc ça doit remonter à 2002-2003

 

MW : D'où t'est venue l'idée de ce premier livre, Structura Maxima ?
O.P. : Hm, je sais plus trop en fait. J'ai commencé par imaginer une ville sous dôme, et c'est au fur et à mesure que le monde s'est détaillé. C'est un peu éparpillé.

 

MW : Je me souviens qu'à la lecture, certains éléments m'avaient marqué pour leur référence directe à la japanimation…
O.P. : Oui, les références sont transparentes, on y parle d'un Structura Express 999 qui est une référence au Galaxy Express, par exemple. Et Mononoke aussi. C'était un peu aussi le fait d'assumer un fond culturel.

 

MW : C'était inconscient ? Une volonté de ta part d'affirmer tes références ? Un clin d'œil geek/otaku glissé pour les connaisseurs ?
O.P. : Il y a certaines références inconscientes, mais le plus souvent, j'ai choisi de ne pas cacher ce qui fait partie de moi, de ma culture. C'est l'avantage du premier roman, on peut se lâcher à ce niveau. Et puis, ce sont quand même des références assez "grand public", je ne suis pas allé chercher le truc venant d'une série obscure. Je pense qu'une personne ayant mon âge et ayant vu les mêmes séries que moi, va voir rapidement les clins d'œil mais une référence ne doit pas, pour moi, être un obstacle au récit. Il ne faut pas maîtriser la référence pour saisir le propos ou ressentir une émotion, c'est un peu un détail dans le tableau.

Je crois que je ne voulais pas qu'on doute de ma "filiation". J'aime beaucoup le monde de la japanimation, le monde des conventions, le fun qu'il y règne, alors ces références c'est aussi pour dire à quel point je les apprécie.

 

fuchikoma

 

 

"Par rapport à la thématique générale, la référence à Ghost in the Shell avec les hexapodes n'est pas absurde. Il faut avouer que ce type de char, c'est quand même bien amusant !"

 

 

 

 

MW : Et donc suite à ce premier roman, tu as rencontré François Angelier …
O.P. : Voilà, c'est ça, parce qu'il y a dans cette émission, des numéros consacrés à la science-fiction…

 

MW : Et c'est depuis que tu interviens pour parler de manga et animé, ce qui pourrait sembler paradoxal sur France *CULTURE*…
O.P. : Oui, mais François Angelier défend vraiment le concept de "mauvais genres". Cela dit, quand je me présente, je dis d'abord que je travaille pour France Culture avant de parler du manga, ça change souvent l'attitude de l'interlocuteur, quand on annonce dans cet ordre. C'est ce que je trouve de bien dans l'émission, ce côté très "mauvais garçon", dans l'écrin de France Culture. Il n'y a pas de volonté de "normaliser" les mauvais genres.

 

MW : Quels sont les titres que tu chroniques pour l'émission ? Tu as toute latitude dans ta sélection ?
O.P. : Il y a un thème, que nous choisissons en commun, avec aussi Jean-Marie Bouissou qui y participe en tant qu'expert, et je peux aussi faire des mini-chroniques quand l'actualité l'exige. Pour l'instant, j'ai toujours été enthousiaste sur les thèmes et les titres choisis.

On a récemment fait une émission (12 février) sur la mort, et on a parlé des sorties d'IMHO. Le manga de Shintaro Kago Carnets de massacre m'a vraiment plu : c'est pour ces découvertes là que j'aime faire l'émission. Même si je peux apprécier Naruto, faire une émission sur le dernier volume paru, cela m'ennuierait.

akira_1

 

 

 

"Le manga, pour moi, racontait avant tout des histoires, plus que mettre en avant un dessin. C'était ce qui m'intéressait. Même sans lire le japonais, j'arrivais à être captivé."

 

 

 

 

MW : On en vient à la raison qui te vaut d'être interviewé aujourd'hui, Les loups de Prague. Comment le présenterais-tu  à notre public ?
O.P.
: C'est un livre avec deux histoires en fait. La première met en scène une Guilde du Crime, avec des clans identifiés par des animaux, et organisés comme une société animale, qui a été affaiblie par un Coup d'Etat militaire et veut reprendre son pouvoir. Alors dans cet aspect, il faut s'attendre à tout ce qui peut arriver dans une société mafieuse, des trahisons, des coups bas, des actes ignobles. Les criminels ont un côté très noble, très digne, façon Le Parrain, mais on ne doute jamais qu'ils sont des criminels et pas des gentils robins des bois.

L'autre histoire, c'est vraiment l'histoire de Miro, le chef des Loups, le chef de la Guilde. C'est quelqu'un qui a un aspect monstrueux, parce qu'il lit dans les gens avec une précision diabolique, et en même temps, il a une faiblesse extrême qui est sa fille, Hanna, atteinte d'une maladie congénitale et dont il ne parvient pas à faire le deuil. Tout le roman s'articule autour de ces deux histoires.

Ensuite tout est vu à travers les yeux d'un journaliste, qui est d'abord fasciné par les Loups, alors que lui essaie de participer à un mouvement de rébellion démocratique avant de s'apercevoir que les Loups ont leur propre agenda, très loin de l'idéal démocratique. D'ailleurs, cet idéal n'est peut-être pas si pur que ça.

 

MW : Là encore, c'est la ville qui est le thème central de l'intrigue. Tu as prévu un cycle sur cette thématique ou c'est une coïncidence ?
O.P. : C'est une coïncidence, ce que je prévois dans le futur n'est pas vraiment centré sur une ville. Je pense que s'il faut trouver un lien, c'est surtout de me concentrer sur une ambiance culturelle. Après, que ce soit une ville, un pays, ou un système galactique, c'est pareil.

 

MW : Te souviens-tu ce qui t'a inspiré cette idée de ville - organisme vivant ?
O.P. : Alors là, c'est très précis. C'était une phrase de Kafka, reprise dans un guide touristique. Il disait de Prague : "la maticka (petite mère) a des griffes". J'ai donc à la fois eu l'idée des Loups, et de l'autre l'idée d'un organisme vivant. Ca tient au fait aussi qu'ayant vécu un peu à Prague, j'ai ressenti l'aspect étouffant que peut avoir la ville, en dehors du fait qu'elle est sublime sur le plan architectural.

 

MW : Là encore, les références manga/japanimation foisonnent…
O.P. : Un ami auteur, Xavier Mauméjean (auteur de Rosée de feu, un roman sur des kamikazes chevauchant des dragons) a surtout repéré une référence à Jin-Roh. Après, certains noms de Loups sont des références, comme Moro la Louve (de Mononoke) ou un Mibu (qui est une référence au village d'origine des samourai de la fin du Shogunat). Pour le reste, je pense que l'essentiel des références est plus intégré, plus dans la narration.

 

MW : Celle qui m'a le plus marqué, pour ma part, ce sont les hexapodes…
O.P. : Ah oui, les hexapodes, référence à Ghost in the Shell. En plus, par rapport à la thématique générale, la référence n'est pas absurde. Il faut avouer que ce type de char, c'est quand même bien amusant !

 

MW : J'ai trouvé plus d'écho avec l'oeuvre d'Oshii qu'avec celle de Shirow à la lecture. On retrouve pourtant le côté hard-science cher au mangaka mais j'ai ressenti un intérêt porté à la psychologie des personnages qui rappelle plus le cinéaste.
O.P. : Oui, mais je peux revendiquer la manière qu'a Oshii de poser une atmosphère. J'ai pris du temps à les poser, à leur donner une allure à la fois violente et froide. J'aime chez Oshii la manière de donner du "poids" aux personnages, tout en étant assez extérieur.  Emotionnellement, c'est très fort, et l'écriture a les moyens d'exploiter cet aspect. D'une manière générale, les Loups, on sait qu'ils sont puissants, on sait qu'ils sont dominants. Alors tout ce qui peut les rendre intéressants, ce sont leurs fêlures, leurs doutes, leur loyauté… C'est ce que mettait en avant Jin-Roh, d'une certaine manière. Par contre, j'estime que l'un des points qui m'intéresse le plus et qui n'est pas "oshiien" c'est les femmes. Chez Oshii, suivant Shirow, c'est la femme guerrière, un peu vierge solitaire qui est le modèle. Mes personnages féminins ne sont pas totalement comme ça.

 

touch

 

"Adachi a une manière de faire ressentir le temps, les sentiments subtils, avec une grande économie de moyens. Tout est évident alors qu'on ne fait qu'observer de l'extérieur ce qui se passe. J'aime bien comment le manga aide à saisir cela."

 

MW : Tu es un consommateur de bandes dessinées (japonaises). L'idée de scénariser une BD et non d'écrire un roman t'a-t-elle déjà traversé l'esprit ?
O.P. : Je pense que je ne serais pas bon pour scénariser une BD, parce que je vois trop les enchaînements narratifs, je pense que je serais une plaie pour un dessinateur. J'ai trop l'habitude du manga comme mode de narration et puis, le roman m'offre aussi la liberté de voir mes personnages comme je veux, de voir ma ville comme je veux.

Quand je vois la couverture de mon roman, je constate que les hexapodes sont très différents de ce que j'ai imaginé. Je trouve que c'est très réussi, parce que ca fait référence à autre chose (l'invasion des chars russe en 68) et il faut accepter cette liberté du dessinateur. Je ne sais pas si dans une BD, cela me conviendrait.

 

MW : Ton roman sort le 24 février, mais peux-tu dire depuis combien de temps tu travaillais dessus ?
O.P. : En fait, le premier jet fut très court, un an environ. Après, les aléas de l'édition ont fait que cela a traîné à tel point que j'ai fini par mettre ce roman de côté et par écrire autre chose. Puis, grâce à Xavier Mauméjean, j'ai eu envie de le reprendre, j'ai modifié l'organisation des chapitres et sur ses conseils, je l'ai envoyé à l'Atalante. Entre l'envoi et l'acceptation, il ne s'est même pas passé un mois. Et il y a eu un léger retravail normal après, de petites corrections, mais rien de fondamental.

 

MW : Dans le petit milieu des auteurs de SF, comment est perçu le manga ?
O.P. : C'est variable. Certains auteurs comme Laurent Genefort ont une très bonne culture dans ce domaine, d'autres voient ça comme quelque chose de très extérieur, n'ayant pas grand chose à voir avec la Littérature (avec un grand L). Le reste du temps, il y a une indifférence polie, pas vraiment un rejet, même si parfois en festival, j'ai eu des retours violents sur le sujet. Je sais que depuis que les Utopiales à Nantes (principal festival SF) ont une journée manga avec cosplay, ça grince des dents mais celui qui chapeaute tout ça, Morgan Magnin, avance malgré l'adversité et il fait ça très bien. Ca permet de rompre avec l'atmosphère de sérieux qui règne souvent dans ces événements.

 

MW : Quels sont tes projets actuels ? Un autre roman dans les tuyaux, donc ?
O.P. : Oui, un autre roman, qui se déroule dans l'espace, cette fois, on quitte les villes. On y trouvera toujours un peu des ambiances culturelles, et avec un spectre assez large.

 

MW : C'est à dire ?
O.P. : Hé bien, on suit le destin de quatre ados, sur trente ans, dans une société galactique qui découvre la communication instantanée. Il n'y a pas d'empires militaires mais des empires de communication et on voit comment cette société évolue, jusqu'à approcher de sa destruction. D'une certaine manière, c'est l'opposition classique entre la Culture et la communication.
Si on veut des références manga, je dirais qu'il y a un peu des Héros de la Galaxie dans ce roman, une série de vieux inconnue en France. Mais sans les batailles avec 100 000 vaisseaux sur fond de Boléro de Ravel. On sera vraiment avec les individus, avec la vie quotidienne des gens, pour voir concrètement ce que des inventions technologiques provoquent comme transformations.

 

Question Rituelle : Si tu pouvais t'envoyer un message à toi-même quand tu avais dix ans, quel serait-il ?
O.P.
 : "Tu n'imagines pas où te mènera le fait de jouer à Albator dans la cour de recré". C'est un de mes souvenirs les plus nets : je rejouais l'arrivée des Sylvidres avec des camarades. Je n'ai pas encore trouvé de femme avec des cheveux jusqu'aux chevilles, mais bon, je n'ai pas de balafre non plus.

 

Découvrez les deux premiers chapitres des Loups de Prague sur le site de l'Atalante.


Galerie d'images

Bannière